En Afrique de l'Ouest, une vaste zone de verdure s'étendait autrefois du Libéria jusqu'au Togo. Aujourd'hui, environ neuf dixièmes de la forêt tropicale originale en Côte d'Ivoire ont disparu. Ce qui reste, ce sont des îles isolées de nature sauvage, coupées les unes des autres par l'expansion humaine.
Le plus grand de ces îlots survivants est le Parc National de Taï. Couvrant environ 5 000 kilomètres carrés, c'est le bloc intact le plus étendu de forêt tropicale primaire de Haute-Guinée encore existant sur Terre. La région est reconnue mondialement comme un point chaud de biodiversité, célèbre pour abriter des formes de vie que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Pourtant, des décennies d'exploitation forestière commerciale et l'expansion incessante des cultures de rente ont décimé le paysage environnant.
Le Parc National de Taï est maintenant piégé. Au fil des ans, le terrain entourant la zone protégée s'est complètement transformé. Là où se dressaient autrefois des arbres centenaires, un patchwork de rizières, de champs de manioc, de plantations de palmiers à huile et de caoutchouc domine le terrain. Cette intense pression agricole a encerclé le parc. Pour les animaux qui y vivent, la forêt est devenue une forteresse sans issue.
Maintenant, les conservateurs et les communautés locales construisent une voie de sortie. Le gouvernement de Côte d'Ivoire, par l'intermédiaire de son agence des parcs nationaux, l'OIPR, a approuvé un plan pour créer un passage linéaire pour la faune. Ce chemin de quatre kilomètres suivra une rivière à travers la commune de Taï, traversant la frontière pour se connecter au Parc National de Grebo au Libéria voisin.
Le succès de cet ambitieux projet repose en grande partie sur une petite communauté appelée Nigré. Situé dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire, le village se trouve à seulement quatre kilomètres du parc libérien. Au lieu de déplacer les agriculteurs, l'initiative repose sur leur coopération. Les villageois de Nigré ont accepté de planter des espèces d'arbres indigènes juste à côté de leurs parcelles agricoles existantes. En combinant agriculture et foresterie, ils aident à construire un pont vivant pour la faune. Une fois établi, ce corridor sera officiellement reconnu comme une Réserve Naturelle Volontaire, développée et gérée en partenariat étroit avec les populations qui y vivent.
Les enjeux pour la biologie mondiale sont immenses. Ensemble, les territoires connectés des parcs nationaux de Taï, Grebo et Sapo forment un complexe transfrontalier couvrant plus de 13 000 kilomètres carrés de forêt tropicale majoritairement intacte. Les botanistes ont identifié plus de 1 200 espèces végétales dans cette zone, et environ 300 d'entre elles n'existent nulle part ailleurs sur la planète.
Les habitants animaux sont tout aussi rares. Les forêts abritent des mammifères menacés à l'échelle mondiale, y compris l'hippopotame pygmée et le chimpanzé d'Afrique de l'Ouest. Les conservateurs espèrent que le nouveau passage permettra à ces populations isolées de se mélanger et de se reproduire, assurant leur santé génétique à long terme. D'autres espèces, comme l'antilope bongo, en bénéficieront également. En voyageant à travers le nouveau corridor, ces antilopes disperseront des graines, aidant à régénérer naturellement la végétation forestière.
Construire un pont entre deux pays n'est pas simple. La réalisation du corridor nécessite une action coordonnée entre la Côte d'Ivoire et le Libéria, deux nations voisines qui opèrent sous des systèmes juridiques entièrement différents et mènent leurs affaires officielles dans des langues différentes. Le complexe forestier est également constamment menacé par d'autres dangers. Au-delà de l'empiètement agricole, la région est confrontée à un afflux de nouvelles populations humaines, à l'extraction illégale de minéraux, au braconnage et à des questions non résolues sur la propriété foncière.
Pour surmonter ces obstacles, une vaste coalition internationale s'est formée. La Banque allemande de développement KfW fournit six millions d'euros pour financer la création et la gestion continue du corridor. Une autre agence allemande, la GIZ, coordonne les efforts entre les autorités ivoiriennes et la Forestry Development Authority du Libéria. Pendant ce temps, des organisations comme la Wild Chimpanzee Foundation travaillent sur le terrain pour faire respecter les règles anti-braconnage, éduquer le public et aider les villages voisins à développer de nouvelles sources de revenus.
La vision d'une forêt unie prend lentement forme. Fin 2023, le gouvernement ivoirien a créé la Réserve Naturelle de la Cavally, sécurisant un autre lien crucial dans la chaîne reliant Taï aux parcs libériens. Pas à pas, les conservateurs et les agriculteurs recousent un paysage brisé. S'ils réussissent, les animaux de la forêt de Haute-Guinée auront enfin de l'espace pour se déplacer à nouveau.